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Hakim el Karoui, fondateur du Club du XXIème siècle pour la promotion de la diversité

De père tunisien et de mère française, l’ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, 44 ans,  est membre du conseil scientifique de la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration qu’il a contribué à créer. Trésorier du Projet Aladin, il est également  l’auteur de « Réinventer l’Occident » (Flammarion, 2010).

 

Interview :

François Clemenceau

 

Ce dimanche sera celui de la mobilisation et de l’unité. Pourtant il ne faut pas verser dans l’angélisme,  il n’y a pas unanimité…..

 

Oui, j’ai été très frappé par l’annulation de la minute de silence organisée jeudi dans la classe de ma fille aînée, qui est en classe de 4ème. Le professeur avait pourtant préparé un débat avec les élèves et l’un d’eux a posé la question de savoir pourquoi on avait interdit à Dieudonné de s’exprimer et pas Charlie Hebdo. L’enseignant n’a pas su répondre et donc il n’y a pas de minute de silence. Ma fille a été très choquée et je trouve hallucinant que le professeur n’ait pas su répondre à la question… D’autant plus qu’avec mes filles de 13 et 10 ans, j'ai ressenti une immense colère contre ces terroristes qui veulent, au-delà la mort qu'ils sèment, dresser les Français les uns contre les autres. C’est l'inverse de ce que j'essaye de faire depuis 15 ans, avec le club XXIè siècle hier, comme avec le Projet Aladin aujourd'hui, qui travaille à faire connaître en terre d'islam l'histoire de la Shoah. Dans d’autres pays que je ne nommerais pas, ce qui s’est passé aurait été suivi de lynchages mais cette tentation-là de répondre à la haine par la haine est une impasse. Comme tout le monde, j’ai participé aux manifestations de solidarité et j'ai ressenti une immense fierté d'être Français dans ce moment-là. 

 

Mais le parcours des frères Kachoui et de Amedy Koulibaly ne signe-t-il pas malgré tout un échec de la République ?

 

Oui, évidemment, parce que les terroristes sont Français et nés en France. Mais au-delà d'eux, il faut interpréter justement le phénomène. Qu'est-ce que cela dit ? Que l'islam est fort ? Non, je crois plutôt que le problème de ces jeunes, c'est le nihilisme. Ils trouvent probablement dans l'islam ce que d'autres trouvent dans les sectes : un sens, un guide, la mise entre parenthèse de leur identité. Mais, ce qu'ils disent, c'est que la vie n'a plus de valeur, ni la leur, ni celles ses autres. Et ils attaquent précisément ce qui donne du sens : la liberté dans le cas précis. Pourquoi tant de nihilisme dans notre France ? Un quart des djihadistes français qui partent en Syrie sont des jeunes convertis, un quart sont des jeunes femmes. S'il y a un échec de la République, il est là.

 

Mais cela masque, selon vous, les succès de l’intégration des jeunes immigrés…

 

Oui, n'attaquons pas trop la République et les institutions. Nous sommes tous responsables collectivement. Et ces jeunes djihadistes sont responsables de ce qu'ils font, de ce qu'ils sont. Même si dans le contexte cela semble dérisoire, la France sait pourtant intégrer l'immense majorité de ses enfants d'immigrés. Tous les indicateurs le montrent. L'assimilation progresse, on le voit notamment par la fécondité des femmes d’immigrés, par l’augmentation des mariages mixte. Dans le même temps, tout le monde doute de la réalité de cette intégration, je le sais. A cause de ces extrémistes précisément. Mais aussi parce que le modèle même d'intégration républicaine rend invisible les succès : plus l'intégration fonctionne, moins les différences se voient, plus on oublie les origines. Les échecs sont toujours criants et les succès silencieux.

 

-Est-il normal ou dangereux de demander aux musulmans de France, français ou étrangers, de se démarquer du radicalisme islamique ?

 

Je comprends la demande, elle est légitime mais  très difficile à satisfaire. Les communistes dans les années 70 n'étaient pas responsables des agissements de la Bande à Bader ou des Brigades Rouges. Les musulmans n'ont pas plus le sentiment d'être complices des terroristes. Ils s'en pensent plutôt les victimes. Certains pensent le contraire, avec l'idée que l'islam porte en elle la violence et la haine. Je crois plutôt que c'est l'usage politique de la religion, porteuse d'absolu, qui est dangereux.  Quand on pense que Dieu est avec vous pour organiser la Cité, alors, tout est permis. L'islam est confronté à ce problème aujourd'hui. Comme d'autres religions hier. La réponse que nous pouvons donner, cela reste la laïcité qui cantonne la religion à la sphère privée.

 

-Quelle est la pédagogie nécessaire pour désamorcer l’islamophobie en France ?

 

Nous n’échapperons pas à ce que certains fassent l'amalgame entre islam et violence, musulman et islamiste. Selon moi d’ailleurs, il n’y a pas une unicité de l’Islam, il y a le Coran, qui porte à de multiples interprétations, comme la Bible,  et la tradition. Mais c’est ce que l’on en fait qui compte. Dire que l’Islam est pacifique, c’est bien mais le prouver, c’est mieux.  Ensuite, il faut malgré tout valoriser ce qui marche : c'est la meilleure manière de montrer aux  enfants d'immigrés eux-mêmes qu'ils ont toute leur place dans la société française. Et au reste de la population qu'il n'y a pas de fatalité ethnique ou religieuse à l'échec de l'intégration. Enfin je crois qu’il  faut arracher aux extrémistes le monopole du discours sur l'islam. Et permettre à des musulmans et à des non musulmans de se faire entendre sur le sujet. L’Islam n’appartient pas qu’aux musulmans de la même façon que les chrétiens n’ont pas le monopole du christianisme. Chacun doit pouvoir en débattre. C’est aussi comme ça qu’est née la laïcité. Mais je reconnais que, dans le contexte que nous vivons en ce moment, ce n’est pas facile.

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