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Une tribune de Valeria Schiavone de la Fondation PACE  "Laïcité et coresponsabilité"

Laïcité et coresponsabilité

Le beau texte de Mourad Benchellali, paru dans Paris Match, me donne l’opportunité de faire part d’une réflexion, mûrie depuis longtemps au sein des différents milieux culturels, en France et en Europe, où j’ai œuvré pour l’éducation des adultes au dialogue interculturel et interreligieux, point d’appui fondamental à la construction de la cohésion sociale.

Benchellali parle de « Laïcité au bout du fusil » qui s’exprime dans la demande, vis-à-vis des musulmans, «des gages de bonne laïcité, de bonne francité : mangeons-nous des sandwiches jambon beurre, sommes-nous bien Charlie, avons-nous pris une bière, n’avons-nous émis aucun bruit suspect pendant la minute de silence?»

Militante, aujourd’hui, dans le groupe PACE pour l’éducation à la paix, je trouve que le concept de laïcité mérite d’être pris en compte avec une attention toute particulière

Je veux bien partir de la définition primaire de laïcité comme elle apparaît dans le dictionnaire Larousse : «conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l'Église et de l'État et qui exclut les Églises de l'exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l'organisation de l'enseignement ».
Il m’intéresse, cependant, d’aller au-delà d’une définition qui se limite à mettre l’accent sur tout ce que la laïcité permet de distinguer, de tenir séparé, d’exclure. Quid, alors, de la laïcité en tant que telle ?

Je viens d’Italie et un livre à qui, à l’époque de mes vingt ans, m’a éveillée sur le thème de la laïcité a été écrit par le théologien et évêque de l’église catholique Bruno Forte (Laicato e Laicità, Marietti 1985). Avec une limpidité extrême, Forte nous montre qu’un des messages fondamentaux du christianisme est la dissolution de la limite entre «sacré» et «profane». Selon Forte, cette séparation devint obsolète et inutile à partir du moment où Jésus Christ proclama la nature divine de tout être humain, conscient de sa vocation à incarner les valeurs de l’Humanité pleinement vécue. A partir de cette thèse, la laïcité ne craint pas les religions mais les inclue et les dépasse à la fois. Tout fusil lui est inutile.

Si à cette première inspiration, on ajoute mon amour pour la philosophie kantienne et les précieux enseignements de la «Critique de la Raison Pratique », il m’est facile de proposer et défendre la laïcité comme une exigence de la raison humaine qui, seule, suffit à orienter l’éthique vers les valeurs d’une humanité partagée, au-delà- mais non pas contre - toute religion ou croyance. Etre des ennemis de la laïcité signifie tout simplement nier, bafouer la raison humaine, la laïcité étant ce qui permet à toute valeur, religieuse ou non, de se confronter à l’universalité de sa portée et à la congruence avec la dignité de l’être humain.

La laïcité en tant que terrain humain universel, traversant toute connotation culturelle ou religieuse, s’impose comme une évidence et n’a pas d’ennemi contre qui lutter. Son véritable défi est l’éducation, l’accompagnement à la prise de conscience de la commune dignité qui nous permet de considérer l’humanité comme le trait d’appartenance à une seule fraternité. Seule cette prise de conscience peut justifier l’engagement pour la paix et la justice au-delà des intérêts individuels, pour l’équilibre des ressources et leur distribution au-delà des tentations du pouvoir monopolisateur, pour le respect de la planète et des cultures, pour l’accès de tous, sans discrimination, à l’éducation et à la vie sociale.

Cette laïcité – nous le voyons bien - n’est pas mise en danger ou bafouée uniquement par la radicalisation religieuse. La pleine autonomie de n’importe quel état face à une église institutionnelle et à toute religion est une conséquence de la laïcité mais ce n’est pas la

laïcité même. C’est pourquoi, je suis vraiment d’accord avec Mourad Benchellali lorsqu’il affirme le non-sens de demander la fermeture des mosquées ou de parler de bon ou mauvais islam au nom de la laïcité ! C’est pourquoi, je ne peux que demander à la laïcité le respect sans méfiance des choix personnels inspirés par les valeurs humaines, depuis toujours véhiculées aussi par les religions et les idéologies.


Un exemple, presque anecdotique, mais qui peut contribuer à la réflexion.
Je viens d’un Pays, l’Italie, où les prêtres et les membres des ordres religieux ont une tenue vestimentaire qui pourrait interpeller la laïcité de la même façon que le voile ou le tchador musulman. Pourtant, cela ne se produit pas, ni en Italie ni en France. On comprend et on partage plus ou moins la raison de ces choix de look pour signifier une appartenance religieuse et une consécration de sa propre vie à Dieu mais, dans un aucun cas, il nous semble que ces choix portent atteinte aux valeurs de la laïcité. Quelle est la différence ? En quoi une nonne, de celles dont on ne voit que le visage entouré par plusieurs voiles et une coiffe, serait différente d’une femme qui a choisi librement de porter le tchador ? Qui nous fait dire que ce «librement» est plus vrai pour la nonne occidentale que pour la femme musulmane ? Qui nous autorise à penser que de vivre, comme les clarisses, les carmélitaines ou les bénédictines, dans des couvents où toute liberté de mobilité autonome est niée, serait le fruit d’un choix plus libre que celui de femmes musulmanes qui circulent dans une ville signifiant par leur habit leur foi et leur appartenance ?

La laïcité ne veut pas contrôler les consciences et les laisse libres. Certes, elle ne se lasse pas d’éduquer pour que les consciences s’éveillent aux valeurs humaines et universelles, pour que la foi ne fasse pas taire ou n’aveugle la raison, pour que le cynisme qui régit les choix économiques et politiques mondiaux ne crie pas plus fort que la voix de la dignité, de la fraternité, de la solidarité dont la grande famille humaine est appelée et a grand intérêt à devenir l’écho responsable. Oui, parce que de coresponsabilité il s’agit véritablement. La méfiance et l’odieuse revendication d’un bon islam contre le mauvais ouvre une voie large et confortable à la déresponsabilisation, en laissant croire que de fermer les mosquées ou d’éradiquer le «mauvais» Islam remplacerait la promotion active d’une société unie et fondée sur les valeurs humaines.

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